Tous les bowlings du monde se ressemblent. Des lieux qui ne dorment jamais. Les lumières blanches éclairant les pistes, les néons des publicités Heineken ou Miller cherchent à lutter contre l’avancée de la nuit. Au bowling, même en plein après-midi, j’ai l’impression qu’il fait nuit dehors. Le son du roulement toujours identique de la boule sur les 18 mètres de lattes en bois et le bruit des quilles se renversant semblent devoir se répéter encore et encore.

Le bowling d’Yverdon ressemble à n’importe quel autre, a l’odeur de n’importe quel bowling. On peine à imaginer qu’il s’agit de l’ancien Foyer des usines Hermès-Paillard. Je regarde la trajectoire effectuée par la boule de bowling (sortante puis rentrante) et je vois la trajectoire de la maison Paillard. D’abord une progression linéaire et un certain goût du risque, avec le lancement de nouveaux produits (comme la boule allant flirter avec l’inconnu au bord de la piste), ce sera l’âge d’or de l’Hermès Baby et de la Bolex H16. L’avenir s’annonce brillant, aussi brillant, plat, droit et lisse qu’une piste de bowling. Mais pour réussir un strike, il faut avoir imprimé suffisamment d’effet à la boule pour la faire revenir en direction du centre de la piste. Hermès rate le virage de l’électronique (comme la boule de bowling rate son virage et finit dans la gouttière).

Je suis au bowling et je cherche des machines à écrire, des caméras, des radios, les traces d’une ancienne usine. Impossible de me concentrer totalement sur mon lancer, mon coup de poignet. Mes potes jouent, analysent l’écran des scores, étudient les différents scénarios. Chaque fois que je suis au bowling, je ne peux m’empêcher de penser qu’on est ici dans une fiction, un univers pas tout à fait vrai, un décor de carton-pâte de la fin des années 50, chaque geste pourrait donner lieu à une scène de cinéma. La moquette vers les jeux d’arcade est fatiguée, le tapis de billard aura bientôt un trou. Tous ces signes d’usure viennent confirmer la mort du rêve américain, un rêve pourtant auquel on croit toujours un peu dès lors qu’on enfile les chaussures plates et légères du bowling, les chaussures avec lesquelles on se sent presque voler. Ce rêve américain – ou yverdonnois ou nord vaudois qu’importe – du fleuron industriel des machines à écrire, c’est le rêve auquel les générations d’avant ont toutes un peu cru.

On a tous un peu cru qu’Hermès était éternel. Que les lumières des usines comme les néons du bowling ne s’éteindraient jamais. Mais la nuit toujours avance.
 

Ce texte de Romain Buffat a été publié le 10 mars 2021 dans la Région.

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