Elles travaillent aux ressorts, aux connexions, aux fournitures, elles montent, elles contrôlent, elles emballent, ils décollettent, ils fraisent, ils soudent, ils montent, ils contrôlent, ils sont mécaniciens, commissionnaires, manœuvres, monteurs.

Ils et elles ont 25, 30 ou 50 ans dans les années 30 et ils sortent dans la rue avec des pancartes le 1er Mai. Sur le bord de la route, ils reconnaissent Albert Paillard, le patron, qui les regarde défiler. Lundi, Monsieur Albert, comme on l’appelle – très physionomiste –, les aura remis·e·s à l’ordre dans son bureau.

Elle a 22 ans en 1936, toute la journée elle emballe des Hermès Baby.

Il chasse les ressorts puis tend les ressorts du chariot, toute la journée.

« Quand je suis entré chez Paillard, en 1937, on avait droit à 3 jours de vacances après 3 ans d’usine. Si on avait eu le malheur de faire du service militaire entre-temps, on nous déduisait des jours de vacances. »

Elle a 18 ans en 1939 et elle travaille aux pièces détachées, prépare les pièces pour le montage de la Baby, elle gagne entre 65 centimes et 1 franc de l’heure.

« Ceux qui font toujours la même chose, comme les tourneurs, ils savent voyager dans leur tête. »

Elle a dix-sept ans en 1940, elle travaille aux pointeaux depuis six mois.

Elle a 26 ans et elle a travaillé une année au montage. Elle a cumulé les heures en plus pour compenser l’absence des hommes mobilisés, quittant parfois l’usine à 21 heures. L’employeur ne majore pas son salaire de 25% sur les heures supplémentaires. L’employeur viole la loi sur les fabriques. Mais en toute légalité, l’employeur finit par résilier son contrat de travail avec un délai de quatre jours, tel que le prévoit le décret du Conseil fédéral du 5 juillet 1940. Quatre jours plus tard, un monteur récupère la place qu’il avait laissée au moment de la mobilisation.

Elle a 30 ans, elle est arrivée d’Italie en 1950 et elle travaille au décolletage. Son contrat ne dit pas qu’elle est décolleteuse mais « auxiliaire » .

« Mon père travaillait au contrôle des machines à écrire. Il passait ses journées à vérifier que chaque pièce était bien montée, à serrer une vis ici ou là. »

Dans la brume de décembre 1950, fumant une dernière cigarette avant de commencer la journée de travail, elle lit sur une feuille distribuée par la direction : « Si un représentant du parti révolutionnaire devenait membre de la commission ouvrière, nous ne pourrions plus conserver à celle-ci notre confiance et poursuivre avec elle, comme par le passé, un travail constructif. »

Elle se demande si c’est elle qui rabote des pièces de métal ou si c’est ce travail qui finit par la raboter, elle, son dos, ses bras, ses genoux, ses yeux, ses pensées.

« Un gars a eu un accident sur la presse où on fait les capots : quatre doigts coupés. »

En 1958 il travaille chez Paillard depuis 15 ans ; il est licencié parce qu’il milite au POP. Il dit au patron : « Vous me donnez un ordre, j’exécute. Mais j’ai encore le droit de penser ce que je pense. »

Elle travaille aux finitions depuis vingt ans, elle n’a jamais manifesté, n’a jamais fait grève, mais ce matin de mars elle interrompt son travail et elle se lève. Elle a 51 ans en 1971 et elle débraye.

Elle a 47 ans en 1985, l’usine de Sainte-Croix ferme et elle descend désormais tous les matins dans l’usine du bas, à Yverdon, là où il n’y a plus grand-chose à faire.

Ils et elles ont 40, 50 ou 60 ans en 1989, ils apprennent le 19 septembre, par la télévision, que leur usine ferme. Leur lettre de licenciement leur parvient le lendemain, sortie tout droit d’une imprimante qu’ils et elles ont fabriquée.
 

Ce texte de Romain Buffat a été publié le 11 novembre 2020 dans la Région.

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