J’ai appris le maniement des flingues avant de savoir écrire. Le maniement des flingues en plastique. Actionner le cran de sécurité. Recharger de pétards le barillet à six ou huit chambres. Dégainer en faisant tourner le revolver autour de mon index.

J’ai 6 ou 8 ans. Je joue aux flingues avec mes potes au village. On ne dit pas jouer à la police et aux voleurs (dans nos jeux il n’y a pas de police) ni jouer aux cow-boys même s’il s’agit bien de ça, on dit jouer aux flingues. On donne à nos jouets des vrais noms de vraies armes : Remington, Smith, Underwood. On ne sait pas que ce sont ceux de vrais types ayant vraiment existé qui ont donné leur nom à leur invention. On a la bouche pleine de biscuits, les lèvres brunies par le chocolat fondu, on va sonner chez les potes et on dit viens, prends ton calibre .44, on va jouer aux flingues. On adore ce jeu sans règles, on déverse toute la violence qu’on est capables d’imaginer, on essaie de reproduire ce qu’on imagine que font nos pères et nos oncles quand ils partent 3 semaines « au militaire », nos pères et nos oncles qui ont chacun deux ou trois vieux fusils à la cave et le FAS90 de l’armée dans l’armoire de la chambre à coucher. Et à la violence de nos jeux d’enfants se mêlent nos rires, nos pleurs. On joue au milieu du village, entre le collège, la boulangerie et la laiterie. La porte de l’école, pardon du SALOON, grince, la lumière d’août nous tape sur la nuque, la cour se transforme en grands espaces où ont lieu nos duels au soleil. On mâchouille des Target (cigarettes en chewing-gum), on a quelques perles de transpiration sur le nez, on se croirait au milieu du désert, dans un western, la caméra en moins. Et un western sans caméra, c’est la vraie vie. Et la vraie vie, c’est se pourchasser, gueuler Pose ton Remington à terre ! Bam ! Bam ! Bang ! Bang ! Tatatatata ! Crève grand dégueulasse ! La vraie vie, c’est sentir les balles nous transpercer les omoplates même si c’est pour de faux, c’est simuler sa propre mort, la vraie vie c’est faire comme dans les films, tirer le chien du revolver, appuyer le canon contre la tempe d’un pote et lui laisser trois secondes, trois secondes pour qu’il dise où il a caché ce sacré bon paquet de dollars. Trois secondes sinon je te bute.

J’ai 30 ans, on m’a demandé d’écrire sur Hermès, j’apprends à manier les machines à écrire. Je fais des recherches sur le sujet. Je retombe sur les noms de mon enfance : la première machine à écrire produite en série a été lancée par la compagnie Remington, fabricant d’armes. Dans Shining, Jack Torrance (Jack Nicholson) écrit sur une Underwood, compagnie aussi connue pour avoir produit (avec Winchester et IBM) la carabine M1 Garand des soldats américains durant la Deuxième Guerre. La première machine à écrire Smith-Corona (anciennement Smith-Premier) est sortie des usines des frères Smith, à Syracuse, producteurs d’armes. Je creuse, les liens entre machine à écrire et arme à feu sont nombreux, toutes deux sont constituées de ressorts, d’un échappement, d’un cylindre, d’un barillet. On dit que « le tac tac de la machine à écrire n’a pas autant de valeur que celui de la mitrailleuse » (Tucholsky), que « les mots sont des pistolets chargés » (Sartre), je découvre qu’Éric Nado, artiste québécois, transforme des machines à écrire en mitraillettes qu’il appelle « Mitralettres ». Et Hermès dans tout ça ? Y aurait-il des armes provenant de ce petit pays neutre, sur lesquelles on pourrait lire Made in Switzerland Paillard S.A. Yverdon gravé à côté du fameux logo de l’arbalète de Guillaume Tell, symbole de qualité swiss made ? Google reste sans réponse.

Un jour, quelqu’un ayant travaillé dans l’entreprise nord vaudoise me raconte qu’on aurait demandé à des ingénieurs de chez Paillard de dessiner le profil du canon du FAS57. Je ne suis pas parvenu à en savoir plus. Puis, en poursuivant mes recherches, j’apprends qu’à partir du milieu des années 20 et jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’entreprise Paillard, comme beaucoup d’autres, fabrique des fourreaux de baïonnettes et des chargeurs pour fusils-mitrailleurs qu’elle livre à la Fabrique fédérale d’armes de Berne et aux fabriques de munitions de Thoune et Altdorf.

Dans nos jeux d’enfants, celui qui avait le rôle du sheriff fumait Target sur Target, faisait semblant de taper à la machine.

 

Ce texte de Romain Buffat a été publié le 30 décembre 2020 dans la Région.

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