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Elles sont seize filles de 16 ans, chacune à son pupitre, le dos et les épaules bien droits, un casque sur les oreilles, les dix doigts enfonçant les touches d’une Hermès Ambassador. Ma mère – style hippie, habits teints en violet, sabots aux pieds – est assise au fond de la classe. Elle a enlevé le casque qui lui tient trop chaud. Les seize tapent en rythme, elles tapent des suites de lettres qui ne veulent rien dire, qwert poiuz qwert poiuz, qui à force d’être répétées pourraient former un étrange poème. Elles tapent à l’aveugle. En haut de chaque nouvelle page, elles tapent l’en-tête
CESSNOV
Ecole de commerce
Spécialisation Secrétaire
Cours de dactylographie


Elles tapent des énoncés absurdes dans le seul but d’utiliser toutes les lettres dans une même phrase (un pangramme) comme « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume » – phrase qu’elles retrouveront en cours de français l’après-midi même où on leur fait lire Georges Perec qui s’amuse à la détourner en s’interdisant l’emploi de la lettre e, « Portons dix bons whiskys à l’avocat goujat qui fumait au zoo » .

La prof de dactylo passe dans les rangs, sa règle à la main avec laquelle elle tape elle aussi, mais sur les doigts des filles. Avec n’importe quel autre prof, ma mère n’a pas peur de désobéir : elle leur répond, leur ment quand c’est nécessaire, sèche certains cours, échange des petits billets avec ses camarades. Sous prétexte d’aller regonfler le pneu de la chaise roulante de sa meilleure amie – qu’elles auront d’abord volontairement dégonflé – elles passent des heures à boire des cafés à la cafétéria. Quand elles partent en vacances, elles écrivent des cartes postales où elles créent des jeux de mots avec le nom de leurs profs qu’elles n’ont pas peur de leur envoyer. Mais avec la prof de dactylo, ma mère file droit. Tout le monde file droit. Dans la salle de classe, on entend le cliquetis des machines à écrire, on entend le bruit des touches, la sonnette annonçant la fin de la ligne, le retour du chariot, brouhaha ayant au moins le mérite de couvrir le bruit des bottes de la prof de dactylo. Qui ne leur dicte pas des phrases de Françoise Sagan, ni de Simone de Beauvoir ni des passages de Monique Wittig dont les titres Les Guérillères et L’Opopanax sont en soi des exercices de dactylographie ; elle leur dicte des factures, des rappels, des lettres d’avocat, des mises aux poursuites. Elles seront secrétaires, elles rédigeront des procès-verbaux de discussions très sérieuses entre hommes qui se prennent très au sérieux, elles écriront des lettres au nom de ces hommes qui n’ont pas le temps et ne veulent pas les écrire eux-mêmes – pourquoi leur dicter autre chose ?

Bientôt on fait remplacer les Hermès Ambassador par des machines à boule d’IBM, les seize filles de la classe continuent de taper, fascinées par cette boule qui voyage et tourne dans tous les sens comme une planète complètement folle. Elles tapent de plus en plus vite, effleurent à peine les touches. La dictée reste froide, grave, triste, elles tapent des phrases qui doivent provoquer un froncement de sourcils suivi d’une accélération du rythme cardiaque chez le ou la destinataire : « Nous sommes au regret de vous annoncer que. Malgré notre rappel daté du. Vous nous mettez dans l’obligation de. Sans nouvelles de votre part, nous n’aurons pas d’autre choix que de. »

Aujourd’hui, grâce aux avancées technologiques, ma mère n’a plus besoin de changer le ruban encreur ni d’actionner le levier d’interligne. En télétravail, elle se connecte chaque matin à un serveur informatique grâce à un VPN sécurisé, enregistre ses documents dans le classeur prévu à cet effet, copie-colle. Mais elle tape toujours sur un clavier. Ma mère a pu s’en sortir dans la vie même en courbant les cours d’économie, en décidant sciemment de sauter le chapitre sur les fonctions du deuxième degré, en apprenant vaguement la différence entre la mitose et la méiose. Peut-être que ses camarades aussi.

Mais sécher les cours de dactylo. Quelle place aurait-on laissée à ces seize filles si elles avaient raté la dactylo ?
 

Ce texte de Romain Buffat a été publié le 23 décembre 2020 dans la Région.

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