À l’école – d’abord à Pomy, à Cronay et à Cuarny, puis au collège de la place d’Armes, à Yverdon, et au Vieux Collège de Grandson –, il m’est arrivé plusieurs fois de tomber parce que je me balançais sur ma chaise. C’étaient des chaises à l’assise et au dossier rigides, à trois ou à quatre pieds faits de tubes en acier. On faisait le concours de celui ou celle qui restait le plus longtemps en équilibre sur un seul pied. Je me souviens de leur bruit strident quand elles frappaient le sol ou, lorsqu’en quittant la salle de classe, on les mettait sur les tables dans la précipitation et qu’elles s’entrechoquaient – excitation du vendredi après-midi pour courir prendre le bus en chantant Vive les vacances, plus de pénitence !

À cet âge-là, je ne savais pas que ces chaises étaient fabriquées par l’entreprise Tubac SA, installée à la route de Lausanne, à quelques mètres de la station Shell où je travaillerais plus tard durant mes études, vers 18 ans. Je ne savais pas non plus que cette entreprise avait d’abord été un petit atelier produisant du mobilier à base de tubes d’acier lancé par Albert Muriset. Je ne savais pas qui était Albert Muriset. Je ne l’ai appris que bien après avoir quitté le Nord vaudois.

En 1946, Albert Muriset, membre du POP, est élu à l’Exécutif d’Yverdon. Jusqu’en 1953, au sein de la première Municipalité de gauche de la ville, il aura œuvré entre autres à l’édification de l’une des premières stations d’épuration de Suisse – avant ça, l’odeur était infecte autour du Buron ou du Bey à cause des eaux stagnantes ; il aura aussi participé à la constitution de la Coopérative de logement ouvrier à laquelle on doit les immeubles à loyer modéré du quartier des Prés-du-Lac, où la Ville fera plus tard construire une école primaire (avec, j’imagine, des chaises de chez Tubac).

Les Prés-du-Lac (longtemps j’ai cru qu’il s’agissait des Près-du-Lac et longtemps je n’ai pas compris pourquoi il y avait une immense fresque peinte sur un des immeubles représentant des ouvriers au travail), c’est là que vivaient certains de nos potes chez qui mes frères et moi allions jouer au foot ou à la Playstation le mercredi après-midi. Les Prés-duLac, c’est là qu’on trouve les plus beaux noms de rues de la ville : rue des Mouettes, rue du Coin-de-terre (du nom d’une association cherchant à favoriser l’accès à la propriété pour les personnes aux revenus modestes), rue des Vernes, rue du Rivage, rue de la Roselière, rue des Cygnes, rue des Foulques, rue des Peupliers, rue de l’Avenir. On y trouve aussi la rue Léon-Jaquier, du nom d’un menuisier des Ateliers CFF devenu le premier syndic socialiste d’Yverdon, de 1946 à 1953, alors collègue municipal d’Albert Muriset. À Léon Jaquier et Albert Muriset, il faut encore ajouter le nom de Gustave Oberli, municipal socialiste, typographe de l’imprimerie Cornaz.

Avant cela, bien avant, une fois sorti de l’école, Albert Muriset travaille comme fromager. En 1937, Paillard l’engage. Il a 21 ans, il travaille comme manœuvre 48 heures par semaine et gagne 1 franc de l’heure – jours fériés non payés, droit à 3 jours de vacances après 3 ans d’usine. Puis il suit des cours organisés par la Fédération suisse des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH), obtient son papier de mécanicien et travaille à l’atelier de décolletage. Quand il a un moment de répit, il circule dans l’atelier, distribue sous le manteau des journaux interdits comme La Vague, Le Travail ou les Informations soviétiques et il encaisse discrètement les vingt ou cinquante centimes que coûte chaque numéro.

Partout où il passe, Albert Muriset veut améliorer la vie des gens : il milite à la FOMH, il milite avec les syndicats pour que les ouvriers de chez Paillard aient droit à des congés payés ; comme municipal au dicastère des Travaux, il cherche à améliorer les conditions d’existence des ouvriers et des balayeurs communaux, à redynamiser les rues après la guerre ; l’hiver, il ouvre les chantiers d’occupation de l’aérodrome et du port des Iris pour les chômeurs du bâtiment. On lui doit aussi, à lui et à d’autres, l’ouverture d’écoles à Yverdon, comme le collège de Fontenay (chaises Tubac), où je suis aussi passé comme écolier, ou encore la création du Groupement des skieurs de fond des Rasses. Cycliste, membre du club de boxe mais aussi sculpteur à ses heures, on raconte que son Saint Jean-Baptise au désert fait de tubes de métal aurait été confondu avec une œuvre de Julio González, célèbre peintre et sculpteur espagnol.

Je n’ai pas fait que me balancer à l’école sur ces chaises ; j’ai appris à former des a, des e et des o dans mon cahier d’écriture, des b, des d et des h et encore toutes les autres lettres de l’alphabet. J’ai appris à écrire, sur ces chaises.
 

Ce texte de Romain Buffat a été publié le 9 décembre 2020 dans la Région.

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